Lorsque nous discutons du changement climatique et de l’écologie, la conversation est souvent dominée par la peur. Les scientifiques mettent souvent en garde contre des « points de bascule », des seuils où de petits changements déclenchent des changements massifs et irréversibles, comme l’effondrement de la forêt amazonienne ou la fonte du permafrost arctique.
Cependant, Tim Lenton, professeur de science du système terrestre à l’Université d’Exeter, affirme que les points de bascule « vont dans les deux sens ». Tout comme l’activité humaine peut pousser les écosystèmes dans une spirale descendante, une action délibérée peut déclencher des points de bascule positifs : des cycles autonomes qui ramènent la nature vers la santé et la stabilité.
Comprendre le mécanisme du point de basculement
Pour comprendre comment fonctionne la restauration, il faut d’abord comprendre comment se produit la destruction. Un point de bascule se produit lorsqu’un système dépasse un seuil, activant des « rétroactions amplificatrices ». Il s’agit de boucles internes qui accélèrent le changement, rendant le processus abrupt et difficile à inverser.
- Point de bascule négatif : Un cycle qui mène à la dégradation (par exemple, une forêt se transformant en savane sèche).
- Point de bascule positif : Un cycle qui mène à la régénération (par exemple, un paysage dégradé retournant à une forêt luxuriante).
Lenton note que même si les points de bascule négatifs sont souvent plus faciles à déclencher, les points positifs sont incroyablement puissants une fois qu’ils prennent de l’ampleur.
Les réussites de la nature : Trophic Cascades
Lenton met en évidence plusieurs exemples historiques où la réintroduction ou la protection d’éléments spécifiques ont « rétabli » l’équilibre d’un écosystème entier. Celles-ci sont souvent appelées cascades trophiques, où un changement à un niveau de la chaîne alimentaire se répercute sur l’ensemble du système.
1. Les loups de Yellowstone
Après avoir été chassés jusqu’à l’extinction au début du 20e siècle, l’absence des loups a permis aux populations de wapitis d’exploser, entraînant le surpâturage des jeunes arbres. Lorsque les loups ont été réintroduits au milieu des années 1990, ils ont réglementé les wapitis, ce qui a permis à la végétation de se rétablir, stabilisant ainsi les berges des rivières et rétablissant les habitats d’innombrables autres espèces.
2. Loutres de mer et forêts de varech
Sur la côte Pacifique, la perte de loutres de mer a entraîné une explosion d’oursins. Ces oursins broutaient jusqu’à néant les forêts de varech, laissant les fonds marins stériles. À mesure que les populations de loutres se rétablissaient, elles contrôlaient le nombre d’oursins, permettant ainsi aux forêts de varech, vitales et séquestrant le carbone, de prospérer à nouveau.
3. Qualité de l’eau dans les Norfolk Broads
En contrôlant strictement le ruissellement de nutriments (tels que le phosphore) dans les lacs peu profonds, les scientifiques ont pu éloigner les écosystèmes de « l’eutrophisation » – un état dans lequel un excès de nutriments provoque un appauvrissement en oxygène – et les ramener vers une vie aquatique claire et complexe.
La dimension sociale : changer le comportement humain
Lenton souligne que les points de bascule ne sont pas seulement biologiques ; ils sont sociétaux. Il suggère que la crise mondiale actuelle est motivée par des comportements spécifiques qui peuvent être « orientés » vers de meilleures alternatives.
- Changements alimentaires : Une consommation élevée de viande rouge est un facteur majeur de destruction de la nature. Lenton cite les tendances au Royaume-Uni et les normes culturelles en Inde comme preuve que des changements dans les régimes alimentaires mondiaux sont possibles et peuvent créer un « état stable » de baisse de la consommation de viande.
- La transition énergétique verte : L’adoption des panneaux solaires et des véhicules électriques suit un modèle de « rendements croissants ». À mesure que de plus en plus de personnes adoptent ces technologies, elles deviennent moins chères, plus efficaces et plus acceptables socialement, créant ainsi un cycle de décarbonisation auto-propulsé.
Le défi du renversement
Un point essentiel à retenir des recherches de Lenton est que la restauration est plus difficile que la destruction.
Parce que les écosystèmes s’installent dans des « états stables alternatifs », vous ne pouvez pas simplement arrêter les dégâts et espérer que la nature se répare d’elle-même. Par exemple, pour réparer un lac pollué, vous ne pouvez pas simplement arrêter la pollution ; vous devez le réduire bien au-delà du niveau initial pour briser le cycle de dégradation. De même, restaurer un récif corallien nécessite plus d’efforts que n’en aurait nécessité sa destruction.
“Il faut déstabiliser l’état indésirable ou donner un grand coup de pouce au système… mais une fois que l’on fait basculer la récupération, la bonne chose est qu’elle a sa propre irréversibilité.”
Conclusion
Même si les menaces qui pèsent sur notre biosphère – telles que l’effondrement des courants océaniques (AMOC) ou le dépérissement des récifs coralliens – sont graves, l’existence de points de bascule positifs offre une feuille de route pour le rétablissement. En se concentrant sur des facteurs systémiques tels que l’alimentation, l’énergie et la protection de l’habitat, l’humanité peut passer du statut de force de destruction à celui de catalyseur de régénération planétaire.
